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 Deux fausses objections courantes

Les positions que nous venons de prendre dans les deux paragraphes précédents vous ont sans doute paru quelque peu optimistes, voire franchement utopiques. Votre parti pris ne nous étonne guère vous êtes encore de l’autre côté de la barrière, saturé de clichés superficiels ou de discours académiques à travers lesquels vous percevez fort mal la réalité industrielle. Vous vivez encore, pour la plupart, au règne de la logomachie... L’utopie est peut être de ce côté ci des Pyrénées...

Cela dit, nous pressentons que nos propos vont susciter, dans vos rangs, un nombre incalculable d’objections plus ou moins solides. Par avance, nous voulons en réfuter deux que l’on ne manquera pas de nous faire et qui nous paraissent, dans une certaine perspective, mal fondées :

La conception de la réussite que nous défendons implique un renoncement aux valeurs de notre civilisation.

Le travail est aliénant. L’homme ne peut pas se réaliser en exerçant un emploi.

Se réaliser soi même, c’est renoncer aux valeurs de notre civilisation

Nous comprenons votre perplexité : vous êtes écartelé entre deux systèmes de valeurs, et les deux conceptions de la réussite qu’ils sous entendent. D’un côté, un système de valeurs au travers duquel la réussite humaine se confond implicitement avec la réussite sociale et qui résume celle ci à la possession d’un certain nombre de signes extérieurs : une rémunération importante, un rang hiérarchique élevé, l’estime et la considération des autres, etc. De l’autre, un système qui oppose explicitement la réussite sociale et la réussite humaine et mesure cette dernière à la satisfaction de certains besoins : liberté, autonomie, initiative, créativité, épanouissement personnel.

Votre position face à ces deux « systèmes » peut se résumer en quelques mots. Vous récusez le premier modèle dans ce qu’il a de trop « terre à terre » mais vous y restez attaché, avec circonspection, pour ce qu’il représente comme compensations pécuniaires ou avantages matériels, permettant de satisfaire vos besoins fondamentaux. Vous adhérez avec conviction au second modèle mais vous demeurez sceptique sur la possibilité de le réaliser, à terme plus ou moins proche, dans le cadre d’une activité professionnelle au sein de la société industrielle.

Ce dilemme n’est pas nouveau. Il devient caduque si l’on veut bien admettre que la réalisation de soi suppose l’intégration des différents aspects de la personnalité. L’homme ne peut se réaliser qu’en intégrant sa nature « abramique » et « adamique » (F. Herzberg), qu’en satisfaisant à la fois son besoin, commun à toute l’espèce humaine, d’échapper à la « maladie morale » et son aspiration personnelle à atteindre la « santé morale ». « Les besoins, c’est à dire les exigences de l’espèce, doivent habituellement être satisfaits de manière convenable avant que l’individualité réelle puisse se développer pleinement, remarque Abraham H. Maslow’. De la même manière que les arbres ont besoin de soleil, d’eau, de nourriture, qu’ils reçoivent de l’environnement, les hommes ont besoin de recevoir de leur environnement, sécurité, amour, considération. Dans les deux cas, le développement réel de l’individu peut commencer une fois qu’ont été satisfaits les besoins élémentaires de l’espèce. A ce moment là, chaque arbre et chaque personne commence son développement selon son propre style, unique, utilisant les énergies nécessaires à la réalisation de ses idées individuelles. »

En d’autres termes, vous ne pouvez vous réaliser si vous faites abstraction de vos besoins légitimes de sécurité, de propriété (l’argent est un moyen de les combler), de vos besoins de considération (avoir un titre, une fonction hiérarchique élevée sont des moyens de les apaiser), etc. L’important est de savoir, à chaque instant, distinguer l’essentiel de l’accessoire, faire la part des choses entre le luxe « chose si nécessaire » et l’indispensable accomplissement de soi. Les besoins de sécurité, de propriété, de relations d’amour et de considération ont la double propriété de ne pouvoir être satisfaits que par les autres et d’occasionner, lorsqu’ils sont satisfaits, un plaisir primaire de courte durée (cf. F. Herzberg). Ne pas chercher à les combler, c’est s’exposer à une vie de pénibles désagréments. Ne privilégier que leur seul apaisement, c’est s’exposer à dépendre des caprices des autres et à vivre dans un état permanent d’insatisfaction.

Cela dit, ne soyez pas trop gourmand en début de carrière. Vous ne pouvez pas tout avoir en même temps : un bon salaire, des responsabilités importantes, des patrons entreprenants, des supérieurs dynamiques et motivants, etc. Certaines sociétés seront plus avantageuses sur un certain plan, les autres moins intéressantes sous un autre angle. Le paradis est difficile à trouver les firmes où sont appliquées les méthodes les plus modernes de management des hommes et de choses répondront, plus aisément, à vos desiderata sur le plan des besoins de base mais la concurrence pour quelques places y sera très sévère et la vie n’y sera pas toujours rose... Aussi sachez refréner votre appétit ! Tôt ou tard, vous finirez bien par manger aux meilleures tables... Préoccupez vous plutôt, dès maintenant, de votre « santé morale ».

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