Le travail, c’est fatigant...Vivement les vacances... Encore une semaine de boulot... Vivement la retraite... Ces réflexions que vous entendez tous les jours autour de vous traduisent une conviction largement partagée Le travail est une plaie qu’il faut éviter, et profondément enracinée dans la tradition judéo chrétienne Adam et Eve furent bannis de l’Eden pour avoir mangé le fruit de l’Arbre du Savoir et jetés dans un monde où ils devaient travailler pour vivre. Toute la littérature marxiste fait écho à cette « sagesse » populaire et à cette tradition en dénonçant avec véhémence le caractère aliénant du travail dans le monde capitaliste.
Dont acte ! Nous n’avons pas l’intention d’entrer ici dans la querelle entre protestants et catholiques, ou dans la polémique qui oppose partisans et adversaires du capitalisme ou du marxisme. Notre objectif n’est pas d’analyser ici, sur le plan théorique ou pratique, à quelles conditions philosophiques, morales, politiques, économiques ou sociales le travail peut être ou non libérateur. Dans la perspective psycho économique qui est la nôtre, le problème se pose en termes plus concrets : pouvez vous ou non vous épanouir en travaillant et, si oui, comment ?
Pour notre part, nous sommes profondément convaincus que le fait de travailler est essentiel à la réalisation et à la maîtrise de l’équilibre psychologique. De nombreuses recherches psycho sociologiques le confirment. Il nous faudrait notamment reprendre ici dans sa totalité, à l’appui de cette thèse, la remarquable analyse qu’effectue Harry Levinson dans L’Art de diriger, de la signification psychologique du travail. Il est en premier lieu, explique t il, un moyen de survie en gagnant de l’argent. Il est, en second lieu, un agent d’identification sociale : en travaillant l’homme devient membre actif de la société ( avoir une qualification, un métier, un emploi, c’est être « quelqu’un »), il gagne le droit de s’associer à d’autres, il joue son rôle de chef de famille. Par ailleurs, l’homme qui travaille trouve dans cet exercice un moyen d’affermir sa conscience, de rester en contact avec le monde et de le dominer « ii ressent son insuffisance lorsqu’il ne fait pas exactement aussi bien que ce qu’il estime pouvoir ou devoir faire... ». Il dispose enfin, par le travail, d’un moyen essentiel pour se maîtriser : « Tout homme doit continuellement remplir la tâche psychologique de contrôler, concilier et canaliser la double pulsion inconsciente d’amour et de haine. Le travail est un élément psychologique essentiel à l’accomplissement de cette tâche. »
Cela dit, le travail ne peut jouer efficacement son rôle d’instrument d’équilibre psychologique si certaines conditions ne sont pas réalisées : décentralisation des responsabilités, participation des hommes, direction par objectifs, nouvelle conception des tâches dirigeantes, etc. Or il faut constater qu’à l’heure actuelle cet environnement est rarement en place. Il ne faut pas se dissimuler que les méthodes d’organisation du travail, traditionnellement employées dans nombre d’entreprises, restreignent peu ou prou, plus souvent qu’elles ne les favorisent, les possibilités d’épanouissement humain. Tel est le cas notamment des méthodes dites de « standardisation de la production », ou de « spécialisation des tâches » qui, d’ores et déjà largement exploitées au niveau des tâches d’exécution, tendent à investir, de diverses manières, les fonctions d’encadrement. Le diagnostic du docteur Rousselet’ est, sur ce plan, inquiétant : « Dans l’éventail des postes de travail, écrit il, la part de ceux qui proposent encore autonomie et créativité ne fait que décroître au profit de ceux qui ne proposent plus qu’obéissance, irresponsabilité et automatisation psycho gestuelle. »
Outre les méthodes de travail, les rapports interpersonnels qui s’instaurent généralement entre supérieurs et inférieurs constituent la plupart du temps des freins à l’épanouissement individuel. Les sociologues des organisations ont pu constater, à maintes reprises, que tout l’art des chefs de service consistait souvent à entraver la progression de leurs subordonnés, tantôt en donnant des appréciations fausses à leur encontre pour en freiner volontairement l’ascension, tantôt en minimisant leurs capacités réelles aux yeux des dirigeants pour éviter leur départ dans un autre service où ils auraient à la fois la possibilité de progresser et de mieux utiliser leurs compétences. Aussi, là où ces rapports de force s’instaurent, il va sans dire que la promotion s’opère au prix d’une soumission quasi inconditionnelle, d’une serviabilité à toute épreuve, d’un manque total d’initiative et d’originalité et finalement au mépris de l’épanouissement des individus.
Les méthodes de gestion du personnel mises en place dans nombre de firmes ne permettent malheureusement pas, dans la plupart des cas, de contrebalancer les effets d’une organisation trop rationnelle ou de la subjectivité des jugements. Bien au contraire. Lorsque les promotions s’opèrent une à une sans aucun plan d’ensemble, les motifs d’insatisfaction se cristallisent car l’individu se sent à la fois dépossédé de son propre destin, en étant le jouet de procédures secrètes, et pénalisé dans la mesure où le niveau de sa rémunération en dépend..
En sera t il toujours ainsi ? On peut sans hésiter répondre non. « L’avenir, remarque Gaston Berger, n’est pas ce qui vient « après » le présent mais ce qui est différent de lui et surtout ce qui est « ouvert ». L’avenir n’est pas simplement un présent qui se prolonge. » D’ores et déjà apparaissent les signes avant coureurs d’une mutation des valeurs.
L’efficacité économique passera de plus en plus â l’avenir par l’épanouissement des hommes. Croyez nous. Ce n’est pas être utopique que d’affirmer cette vérité avec conviction. Telle est la conclusion à laquelle on aboutit inéluctablement lorsqu’on observe ce que nombre d’entreprises voire certains services publics ont d’ores et déjà mis en place et lorsqu’on médite ce qui se prépare dans l’ombre à travers quelques expériences.
Le constat est éloquent. Là où la participation des hommes est assurée par les moyens les plus divers (direction par objectif, délégation des responsabilités, plan de carrière, actions de formation, etc.), les résultats sont probants sur le double plan économique et humain les profits sont plus élevés, les hommes plus heureux.
L’avenir est prometteur à travers des systèmes économiques opposés, l’autogestion à l’Est et le « job enrichîmes » à l’Ouest poursuivent le même but : fonder l’expansion économique des affaires sur l’épanouissement humain par la participation des individus à leur devenir. Ailleurs des expériences d’une autre nature, mais tout aussi libératrices, sont poursuivies les horaires cessent d’être une pesante contrainte lorsque les salariés sont libres de choisir eux mêmes leurs horaires journaliers à l’intérieur de certaines plages de temps. Le cycle étouffant « métro boulot dodo » se trouve ainsi battu en brèche. Certes, ces exemples sont encore rares, trop rares même pour dessiner l’avenir avec certitude. Mais l’évolution est inéluctable : personne ne peut aller à contre courant. Les hommes l’imposeront si les impératifs économiques ne l’exigent : « L’homme de demain, prédisent, avec mai aussi dans le maintien et l’affinement de relations harmonieuses au sein du groupe. »
Cette définition des finalités de l’entreprise montre à l’évidence qu’elle a une responsabilité à l’égard du groupe dans son ensemble, et non à l’égard des individus en particulier. Même si elle met en place les procédures les plus modernes d’intéressement ou de gestion du personnel, fondée sur la participation la plus large des individus, il demeure qu’elle n’a pas pour objet d’assurer l’épanouissement individuel de chacun de ses membres. Aussi ne perdez pas de vue que vous devez compter sur vous seul pour réaliser votre épanouissement et votre équilibre...