Le problème fait depuis des années périodiquement l’objet de confrontations ou de prises de position passionnées. Mais il est toujours d’actualité et il se pose pour vous en termes simples, mais naturellement opposés suivant le lieu où vous habitez :
Cadres provinciaux et cadres parisiens s’accordent généralement sur la réponse à donner à ces questions : On ne peut faire carrière que dans la région parisienne et, en province, on doit se contenter d’une condition souvent modeste, écrit Alain Jemain tirant la conclusion d’un débat organisé à ce sujet’. Si l’on entend faire une carrière régulièrement ascendante, conduisant jusqu’aux échelons les plus élevés de la hiérarchie, il ne saurait être question d’échapper à l’attraction parisienne. Le jeune responsable ambitieux ne peut séjourner trop longtemps en province sans risquer de piétiner, de perdre son temps, d’amenuiser ses chances de réussir.
On ne peut contester le bien fondé de cette thèse, ne serait ce que pour des raisons économiques évidentes c’est à Paris et dans la région parisienne que sont établis et concentrés les sièges sociaux, les services administratifs, les centres de recherche des grandes affaires et des sociétés internationales. Les possibilités d’emploi sont de ce fait considérablement plus étendues tant sur le plan quantitatif que qualitatif. La lecture des petites annonces ne laisse planer aucun doute à ce sujet. En outre les possibilités de changement d’emploi en cours de carrière sont nettement plus nombreuses et plus faciles à saisir. Le contexte culturel et humain le permet. Comme l’écrivait naguère Paul Valéry’ : « On vient aux grands centres pour avancer, pour triompher, pour s’élever ; pour jouir, pour s’y consumer ; pour s’y fondre et s’y métamorphoser ; et en somme pour jouer, pour se trouver à la portée du plus grand nombre possible de chances et de proies, femmes, places, clartés, relations, facilités diverses ; pour attendre ou provoquer l’événement favorable dans un milieu dense et chargé d’occasions, de circonstances et comme riche d’imprévu, qui engendre à l’imagination toutes les promesses de l’incertain. Chaque grande ville est une immense maison de jeu. »
Et Paris, ajoutait il, est « d’abord à mes yeux la ville la plus complète qui soit au monde car je n’envois point où la diversité des occupations, des industries, des fonctions, des produits et des idées soit plus riche et mêlée qu’ici .
La province, par contraste, paraît sans charme, sans couleur, sans vie. Mais c’est là une image d’Epina ! que d’innombrables exemples contredisent aujourd’hui. Sur le seul plan professionnel qui vous occupe ici, les petites et moyennes entreprises la plupart du temps provinciales offrent des possibilités insoupçonnées. De plus le développement des métropoles d’équilibre, l’accélération de la décentralisation (lente mais certaine) permettent sans conteste d’envisager une carrière brillante en province.
Les portes ne sont pas fermées : Le chemin des états majors ne passe pas exclusivement par Paris. S’il y a une forte concentration des sièges sociaux dans la capitale et ses environs, tous n’y sont heureusement pas établis. L’examen des cartes de la Délégation à l’Aménagement du Territoire le prouve. Et toutes les usines, tous les centres administratifs ou tous les laboratoires de recherche ne sont pas installés.., sur la place de la Concorde ou à ses alentours. On ne compte pas, de surcroît, sur les doigts d’une seule main, comme une certaine mythologie tend à le faire croire, les. grandes entreprises qui possèdent d’importantes « têtes de pont » en province. On peut citer pèle mêle Rhône Poulenc (Rhodiaceta) à Lyon, Thomson C.S.F. à Cholet, Usinor à Dunkerque, B.S.N. à Strasbourg, etc.
Autant dire que toutes les « fonctions » sont représentées dans ces établissements qui occupent plusieurs milliers de personnes : de la vente à la recherche en passant par les relations humaines et le contrôle de gestion. Toutes les possibilités de carrière sur place sont offertes des postes de chargé d’études ou de simple ingénieur à ceux de directeur d’usine ou de directeur des relations sociales, la route est longue à parcourir. Et elle ne débouche pas sur une impasse ou sur une voie de garage ! Cela dit, il faut bien admettre que l’agglomération parisienne constitue un gigantesque marché de travail et que l’éventail des possibilités, dans certaines branches, est nettement plus ouvert la majorité des agences de publicité ou des « ’sociétés de conseils » sont, par exemple, installées à Paris !
On peut toujours revenir à Paris : Qui part pour la province en début de carrière n’est pas « condamné » pour autant à y rester toute sa vie. Si une grande entreprise vous affecte, pour commencer, dans l’un de ses établissements à Rennes ou à Valence, elle ne vous envoie pas en retraite. Elle vous offre au contraire la possibilité de faire vos preuves dans un cadre où vous pourrez généralement prendre plus rapidement des responsabilités. Si vous réussissez, on vous offrira vite une promotion dans une autre ville de province ou on vous rappellera dans la capitale. De toute façon, vous pourrez toujours en cours de carrière solliciter votre mutation... ou changer d’entreprise. Il faut bien reconnaître cependant que si les possibilités d’aller retour sur la route Paris province sont monnaie courante au sein d’une société largement décentralisée, les occasions de « remonter à Paris » ou de gagner une autre ville sont beaucoup plus restreintes lorsqu’on démarre dans une société provinciale. Les distances rendent difficiles les contacts nécessaires à la recherche d’un nouvel emploi et les réponses aux petites annonces ne donnent généralement pas les résultats escomptés : certaines sociétés parisiennes ont pris pour fâcheuse habitude de ne jamais convoquer les postulants habitant en province ou dans un rayon supérieur à cinquante kilomètres de Paris et de leur fermer la porte des postes convoités sous le prétexte qu’« ils n’ont pas encore de logement ».
Cette situation tend heureusement à se modifier. Les « chasseurs de têtes », pour leur part, n’hésitent pas, à la demande expresse de leurs clients, à contacter des cadres appartenant à des sociétés provinciales pour des postes de responsabilité dans des états majors parisiens. Et l’expérience prouve qu’ils sont aussi talentueux que leurs alter ego parisiens.
Cela dit, que vous soyez à Paris, Lille ou Marseille, vous ne pourrez caresser l’espoir d’accéder à un poste d’état major que si vous faites la preuve, là où vous êtes, et de vos compétences et de votre volonté de progresser. Vous resterez « bloqué » dans la capitale comme en province, si vous ne cherchez pas à accroître vos connaissances et à vous perfectionner, ou même simplement à vous tenir au courant en lisant les journaux économiques et professionnels, si vous partez tous les soirs à « 18 heures tapantes » (l’image dit bien ce qu’elle veut dire) et si vous ne sacrifiez pas un tant soit peu de vos heures de loisir pour vous développer.
On peut mieux « réussir sa vie » en province : Affirmer le contraire, c’est admettre comme un premier postulat que seules les grandes entreprises parisiennes offrent la possibilité d’accéder à des responsabilités progressivement plus étendues. Rien n’est plus erroné : dans une affaire provinciale, on exerce généralement plus tôt et plus vite des responsabilités que l’on met des années à acquérir dans les entreprises parisiennes.
Affirmer le contraire, c’est également admettre, comme un second postulat, que seuls réussissent ceux qui pénètrent dans le « club des happy few » des états majors des grandes sociétés nationales ou internationales installées dans la capitale. Rien n’est plus périlleux : il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus. La concurrence est très vive et les chances de percer sont extrêmement réduites.
La vraie réussite est ailleurs. Comme le soulignait Paul Valéry c’est « arriver à un accroissement et à une édification de son être ». Partant de là, vous avez plus de chances d’y parvenir en province si, pour être heureux, vous avez besoin de vous dépenser physiquement, de vous mêler à la vie publique, d’exercer des responsabilités sur le plan local, d’avoir des contacts humains. Nous n’insisterons pas, par peur de tomber dans des lieux communs éculés : la vie provinciale, comparée à la vie parisienne, présente bien des charmes et des avantages sur le plan économique (facilités de logement, coût de la vie moins élevé, etc.) et sur le plan humain (loisirs, contacts, etc.).
Conclusion : avant de vous décider à partir ou à rester en province, ou vice versa, à quitter ou à gagner Paris, faites à nouveau le bilan : que souhaitez vous devenir ? Quel mode de vie désirez vous avoir ? Quel type d’activités aimeriez vous exercer ? etc. C’est en répondant à ces questions que vous verrez poindre l’Étoile du Berger...