Vue sous ce double éclairage, la portée d’un curriculum vitae est considérable. Autant dire qu’il faut le construire, comme un jeu de puzzle, pièce par pièce, avec doigté et minutie.
Plutôt que de vous inviter à méditer d’emblée un catalogue de principes à respecter, nous avons préféré vous faire saisir par l’exemple les secrets de cet art qu’est la rédaction d’un curriculum vitae. Trois exemples illustrent notre propos. Nous ne saurions trop vous conseiller, en les lisant, de tenter de deviner vous même les erreurs commises avant de parcourir nos commentaires. Votre lecture n’en sera que plus profitable.
Le curriculum vitae qui figure à la page 185 apparaît à première vue fort clair et correct la carte d’identité du candidat y figure en bonne place, la formation scolaire et universitaire ainsi que l’expérience professionnelle y sont détaillées avec soin. Et les références morales, énumérées à la fin du texte, sont des plus honorables. Les apparences sont cependant trompeuses. Les défauts de ce curriculum vitae sont nombreux. Un directeur du personnel les décèlera du premier coup d’oeil aux dépens du candidat.
Il est mal présenté : On y constate à l’évidence un certain souci d’organiser la présentation des faits. La chronologie constitue cependant le fil d’Ariane de cette description. La carte d’identité précède un résumé des études primaires, suivi, d’une notice sur les études secondaires, elle même complétée par un lexique des études supérieures puis d’un sommaire récapitulatif des stages effectués. L’histoire s’achève sur ce catalogue succinct de références morales.
Bref, il n’y a là qu’une biographie résumée. Chaque paragraphe comporte à peu près le même nombre de lignes. Aucun n’est souligné. Nulle période n’attire l’attention, ne serait ce que par un développement matériel plus important. Rien ne paraît essentiel dans cette courte vie. L’individu disparaît derrière une suite d’étiquettes.
Il fourmille de détails superflus : Relisons le ligne à ligne. De la première à la huitième ligne, la carte d’identité est trop détaillée. Un curriculum vitae n’est pas un questionnaire administratif : l’indication du numéro de sécurité sociale est totalement inutile. Il n’est guère habile par ailleurs de faire figurer la profession des parents ou des frères et soeurs : le directeur du personnel peut interpréter cet étalage de références comme un signe de snobisme.
Les études primaires n’offrent pas le moindre intérêt. Elles ne sont intéressantes que si le postulant s’est arrêté au brevet ou au baccalauréat. Ce n’est pas le cas du candidat Pierre Lecoq : il a largement dépassé ce niveau puisqu’il est ancien élève de l’École polytechnique. Notons au passage qu’il faut attendre le quatrième paragraphe pour s’en apercevoir entre les lignes d’un texte au demeurant touffu et confus.
Il est tout à fait vain d’indiquer les adresses précises des différentes écoles où l’on est passé, des lieux précis où l’on a effectué des stages. Pas un directeur de personnel n’ira se livrer, lorsqu’il recrute un débutant, à une véritable enquête policière pour reconstituer son itinéraire scolaire et universitaire. Il est vain, également, de déployer des références (il est très rare qu’on aille les consulter) à fortiori si elles doivent témoigner de votre moralité : le curé de votre paroisse n’est guère apte à juger de vos qualités professionnelles qui sont seules essentielles dans les circonstances présentes.
Il y manque d’importantes précisions : Quelles tangues pratique le candidat ? Elles ne sont mentionnées nulle part. C’est là une faute relativement mineure mais non négligeable. Certes ta connaissance d’une langue (de préférence l’anglais) fait partie des connaissances exigées, mais ta pratique de plusieurs langues est un atout que l’on sait apprécier à sa juste valeur. Tout candidat se doit par ailleurs de préciser en une ligne : anglais courant ou allemand technique par exemple et l’une ou l’autre ou la totalité des mentions « lu, écrit, parle ».
Mais tous ces oublis sont au demeurant bien légers à côté du dernier qui, lui, est grave : te candidat ne fait nulle part mention de la situation qu’il recherche. Ce paragraphe, bien placé en dernière position (nous verrons plus loin pourquoi) est te plus important du curriculum vitae : il s’agit de définir en cinq ou six lignes au maximum le poste que l’on souhaite occuper ingénieur technico commercial ou ingénieur de recherches, avoir des contacts humains ou rester dans la solitude d’un laboratoire, etc. Sans ce paragraphe, le curriculum vitae perd tout son sens. L’adage bien connu qui ne demande rien n’a rien se vérifie ici. Un employeur n’a rien à offrir à quelqu’un qui ne souhaite rien.
Tous comptes faits, quelle est la réaction d’un directeur du personnel à ta lecture d’un tel curriculum vitae ? Elle ne fait aucun doute : il n’a pas envie de recevoir le candidat. Rien dans son curriculum vitae n’a pu attirer son attention sur lui le négligé de la présentation, l’abondance de détails superflus, le silence du candidat quant à ses désirs sont autant d’éléments qui conduisent un directeur du personnel à ne pas convoquer un postulant, aussi brillant soit il. Les diplômes, on s’en aperçoit ici, ne sont pas toujours de bons passeports.
Comparé au précédent, ce curriculum vitae a le mérite d’être beaucoup plus clair et précis : la carte d’identité est succincte, la formation est analysée en six lignes, les stages et l’expérience professionnelle sont énumérés et la situation recherchée est précisée. Il n’est pas cependant exempt d’erreurs. Voici les principales, qu’une lecture attentive permet de déceler.
Le candidat ne met pas en valeur l’originalité de sa formation : La description des études suivies est complète tout en étant succincte ce qui est un bon point mais la chronologie est mal établie : les dates auxquelles les diplômes ont été obtenus sont noyées dans le texte au lieu de figurer clairement en marge avant l’énoncé descriptif. L’effet produit est négatif : un directeur du personnel ne peut s’apercevoir du premier coup d’oeil s’il a affaire à un candidat brillant ou moyen.
Le candidat Philippe Martin perd ici un de ses meilleurs atouts. Son palmarès est excellent. En se livrant à un rapide calcul mental, on s’aperçoit qu’il a été reçu bachelier à dix sept ans et qu’il est entré à H.E.C. à dix huit ans après un an de préparation. Il en est sorti diplômé à vingt ans puis il a poursuivi ses études, tout en travaillant à mi temps, jusqu’au D.E.S. de sciences économiques qu’il a obtenu à vingt quatre ans.
Belle performance, n’est ce pas ? Il aurait suffi d’indiquer plus clairement les dates des diplômes pour que cette remarquable continuité attire immédiatement l’attention d’un directeur du personnel.
La candidat est muet sur ses stages et expériences : Il se contente de les énumérer en indiquant où et quand il les a effectués. On attend ici un minimum de précisions : quelle était la fonction exercée, les responsabilités assumées, la nature du travail, etc. En l’absence de tels renseignements, le curriculum vitae reste un catalogue vide de sens. Rien n’est susceptible d’éveiller l’intérêt ou d’attirer la curiosité d’un directeur du personnel. Le candidat Philippe Martin aurait dû ici, non pas décrire tout ce qu’il avait appris ou fait dans tous ses stages, et expériences professionnelles, mais s’étendre plus longuement sur l’une ou l’autre qu’il considérait comme particulièrement enrichissante pour lui et mettre en relief celles de leurs caractéristiques qui se rapprochent le plus de l’emploi recherché.
La situation recherchée est très mal définie : Première erreur tactique : les termes employés sont quelque peu outranciers, venant d’un cadre débutant. Quelle que soit la richesse de sa formation ou l’originalité de sa jeune expérience, un débutant ne peut prétendre exercer d’emblée un poste de « haute responsabilité », surtout dans une société multinationale.
Deuxième erreur tactique en précisant « dans le département marketing ou financier », le candidat donne l’impression d’être tout à fait indécis sur ce qu’il recherche. La mode, plus que le souci de trouver un travail à sa mesure, semble présider au choix de ces départements de fonction.
Le candidat a tort d’indiquer ses prétentions : Il est préférable de ne pas les indiquer, sauf en réponse à une annonce où une telle demande est expressément formulée. Par crainte d’indisposer, avant même d’être reçu, un directeur de personnel par des prétentions exagérées, ce qui semble être le cas ici. Il vaut mieux réserver cette question pour l’entretien et y répondre en termes de fourchette. Aucune de ces deux règles n’est ici respectée.
Tous comptes faits, le principal défaut de ce curriculum vitae est de ne pas structurer l’entretien avec le directeur du personnel. La forme est trop sèche et trop rigoureuse. Aucune question n’est discrètement suggérée dans les paragraphes formation, stages et expériences. Le paragraphe situation recherchée suscite plutôt d’amers reproches que des échanges fructueux. Et pour finir, la mention du salaire ferme la porte à toute négociation. Bref, le candidat donne l’impression, avant même d’être convoqué, d’être à prendre ou à laisser...
Le curriculum vitae qui figure sur les pages 192 et 193 nous paraît être un bon exemple de ce que vous devez parvenir à rédiger si tant est que vous y consacriez un peu de temps et d’attention. Vous ne devez pas pour autant le considérer comme un modèle à suivre en tous points : s’il convient de s’inspirer de sa présentation, il faut en revanche se garder d’en décalquer les formules (les copieurs sont toujours mal notés !). Tout un chacun doit s’attacher à faire de cette pièce un document original et un reflet fidèle de sa personnalité. Cela dit, les trois qualités de ce curriculum vitae nous paraissent sauter aux yeux d’un lecteur averti.
Il est très habilement présenté : On ne peut lui reprocher d’être confus et touffu : les paragraphes sont alignés les uns au dessous des autres, bien distincts et soulignés, les renseignements fournis sont très précis, les points essentiels mis en valeur avec tact, la langue châtiée, etc. L’ensemble donne une impression de netteté. Une simple lecture en diagonale permet de repérer les données majeures, de distinguer les zones de lumière (les paragraphes les plus importants sont aussi les plus longs !) par contraste avec les zones d’ombre sur lesquelles le regard glisse.
Aucun renseignement important ne fait défaut : les étapes de la formation, les stages et les différentes expériences professionnelles sont énumérées et décrits en quelques mots, sans qu’aucun mot superflu ne dépare le tableau et de telle manière qu’elles laissent sur sa faim un directeur du personnel.
Bref, le contraste avec les deux précédents curriculum vitae est, en ces différents points suffisamment saisissant pour qu’il soit inutile d’insister plus longtemps.
Il donne envie de connaître le candidat : La personnalité de ce candidat mérite attention. La lecture attentive de son curriculum vitae le prouve. Sa formation n’a rien d’exceptionnel mais un détail l’illumine : le sujet de mémoire de maîtrise. Il confère au candidat une autorité de spécialiste d’un marché encore mal défriché mais que convoitent toutes les entreprises de biens de consommation vers lesquels se tournent ses regards.
Son expérience n’est pas particulièrement riche mais elle renforce l’impression donnée par la formation : le candidat s’est très tôt intéressé au marché des jeunes par le biais de la musique (sonorisation de soirées) ou de journaux (voyage de deux semaines au journal allemand Jasmin) tout en complétant ses connaissances abstraites par une pratique concrète des différents terrains du marketing et de la publicité.
On devine l’effet produit : le candidat prouve, par l’importance qu’il donne à cette phase de cette expérience, qu’il la considère à juste titre comme particulièrement formatrice et susceptible d’intéresser un directeur du personnel. Le résultat ne se fera pas attendre : le candidat sera convoqué...
Il structure l’interview : Cela coule, pour ainsi dire, de source. La conversation portera tout naturellement sur la « spécialisation » que le candidat met en valeur aux différentes phases de son curriculum vitae. On devine déjà les questions qui lui seront posées : dans quelles conditions avez vous rédigé votre mémoire ? Quelles ont été ses conclusions ? Quelles études de marché avez vous réalisées à la société France Publicité ? Quelle était la campagne de publicité qui faisait l’objet de vos investigations ? etc.
Il est évident que le candidat souhaite qu’on lui pose ces questions, sans quoi il n’aurait pas mentionné ces détails de son expérience. Il est également évident qu’il en triomphera d’autant plus aisément qu’il s’y sera préparé.
L’objectif sera atteint : tout dans la formation et dans l’expérience du candidat laisse supposer qu’il est la personnalité rêvée pour le poste qu’il convoite. On peut être sûr qu’il l’obtiendra, même si sa formation est moins riche que celle de ses concurrents, pour le même poste. Même si son expérience a moins de lustre que celle des autres.
En définitive, c’est son curriculum vitae qui lui aura permis de jouer gagnant dès le départ...