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 Entrez en piste prudemment

Le jour « J » est arrivé. Il est 8 heures ou 9 heures. Vous franchissez les portes de l’entreprise avec une joie mêlée d’inquiétude. Vous ne savez pas ce que le présent vous réserve, avec qui vous allez travailler, où et comment sera votre bureau, etc. Mille questions vous assaillent... mais elles restent sans réponse... Vous ne connaissez sans doute qu’une ou deux têtes : le responsable du recrutement, un chef de service, un ancien de la même école que vous, peut être. 

On ne vous attend pas comme un chef d’Etat en visite dans un pays étranger. Le président directeur général ne vient pas vous accueillir personnellement pour vous rendre les honneurs dus à votre rang. Un tapis rouge n’a pas été déroulé, ce jour là, du seuil de l’entreprise jusqu’à votre bureau. Au moment où vous arrivez, parmi la foule encore anonyme des cadres et employés, vous êtes un individu comme les autres auquel personne ne prête attention. Vous avez simplement dans votre poche quelques instructions l’heure d’embauche, le nom de la personne à qui vous présenter, son numéro de bureau.

Là seulement vous ne serez plus un étranger. Vous êtes déjà connu. On attend votre arrivée. A vrai dire, on serait même surpris que vous soyez absent ou en retard. L’accueil sera généralement sympathique. En aucun cas, il ne ressemblera à un enrôlement militaire. Votre supérieur hiérarchique ou le chef du personnel vous fera faire un « tour du propriétaire » restreint ou complet, vous présentera aux autres cadres, à vos collègues de travail, aux secrétaires ; vous bavarderez avec un tel ou un tel, remplirez quelques papiers, reconnaîtrez votre bureau. L’atmosphère sera à la détente...

Vous passerez les premières semaines traversé de sentiments contradictoires et changeants : enthousiasme, contentement, satisfaction, morosité, déception, aigreur, etc. L’attrait de la nouveauté, les contacts humains, l’intérêt du travail vous animeront de sentiments positifs ; les contraintes inhérentes à la vie professionnelle, le dépaysement, la répétition des journées vous procureront des sentiments négatifs.

Suivant les firmes, vous serez laissé en semi liberté, embrigadé dans un système de formation très structuré ou guidé d’une main souple. Dans les premières, vous vous plaindrez plutôt de manquer de travail que d’en avoir trop. Vous passerez votre temps à attendre des instructions. Vos collègues seront généralement trop occupés par leurs tâches quotidiennes pour s’entretenir longuement avec vous. Vous aurez l’impression de tourner en rond... Dans les secondes, vous serez véritablement pris en charge : à peine sorti de l’école ou de l’université, on vous enverra sur les bancs de l’école de formation. On vous contraindra à suivre des instructions très précises, des programmes très élaborés. Vous serez vite submergé de travail. Vous aurez l’impression de repartir à zéro... Dans quelques firmes enfin, où des méthodes modernes de management du personnel ont été mises en place, vous serez guidé par un tuteur, choisi parmi les cadres de la société, qui vous pilotera dans le labyrinthe de l’entreprise, répondra à vos questions et corrigera vos erreurs. On vous confiera des missions claires ou des projets comportant des objectifs précis. On vous laissera l’initiative pour les mener à bien. C’est de loin la formule idéale. Vous aurez l’impression d’avancer...

Cela dit, quelle que soit la forme qu’elle adopte, cette période de formation est, pour vous comme pour la firme, d’une importance capitale. Pour la firme,, elle représente, primo, un investissement coûteux : entre 50 et 80000 F par cadre, si l’on tient compte à la fois du salaire versé et du coût de la formation qui ne sont pas amortis au bout de la première année. Elle a, secundo, un triple rôle : vous préciser qui est qui et qui fait quoi dans l’entreprise ; vous familiariser avec les procédures, les méthodes de travail et le mode de vie de la société, enfin vous rendre opérationnel aussi vite que possible. En ce qui vous concerne, cette période de formation doit vous permettre de vous sentir progressivement à l’aise dans l’univers de l’entreprise, de vérifier si la voie que vous avez choisie est la bonne, et d’opérer votre passage de la vie étudiante à la vie professionnelle.

Ce passage ne se fera pas sans heurts. Il sera même parfois traumatisant dans la mesure où il sera marqué par une crise psychologique que Pierre Naville appelle avec raison « crise de l’illusion professionnelle ». Elle trouve sa source dans le conflit, profondément ressenti durant les premiers mois, entre la réalité vécue de la vie professionnelle et les images que vous vous êtes faites d’elle avant même de l’avoir vécue. Vous arrivez généralement dans une entreprise (à moins d’avoir déjà effectué de longs stages tenant lieu de première expérience professionnelle) avec certaines idées préconçues, avec certains espoirs ou ressentiments qui sont le fruit des influences que vous avez subies (image du père au travail notamment) ou du contexte socio culturel où vous avez vécu (représentation du travail par la publicité ou les mass média, par exemple).

Vous réussirez votre entrée dans la vie professionnelle dans la mesure où vous serez capable de renoncer à ces clichés, de les dépasser, pour vous adapter à un nouvel environnement et vous construire un nouveau système de représentation du monde. Tel est le rôle de cette période d’initiation et de reconstruction que constituent les premiers mois de toute vie professionnelle. Il sont difficiles à vivre car marqués, pour vous, selon Jeanne S. Bromberg, de quatre types de changement :

Changement dû à l’environnement humain : dans une entreprise, vous êtes en contact avec un milieu intellectuel beaucoup moins homogène et structuré que celui de la faculté ou l’école. Vous travaillez avec des individus d’origine sociale et de formation très variées secrétaires de niveau primaire ou secondaire ; cadres moyens de formation technique, secondaire ou supérieure ; cadres supérieurs autodidactes ou diplômés d’autres écoles, etc. Vous êtes contraint de supporter des tempéraments ou des caractères très différents du vôtre. Vous vous trouvez confronté à des échelles de valeurs, à des comportements, à des langages même très différents de ceux aux quel vous êtes accoutumé. Vous n’êtes plus apprécié selon les mêmes critères (de bons devoirs ou de bons exposés en deux parties, deux sous parties). Mais vous connaissez mal les nouvelles règles du jeu, les épreuves du nouvel examen...

Changement dans la conception du temps : « La vie étudiante, écrit Jeanne S. Bromberg, est d’une certaine façon un spectacle permanent. Les cours, les activités culturelles, les examens, les vacances transforment l’année étudiante en une succession de temps forts, d’événements à forte résonance affective. » En prenant du jour au lendemain votre premier emploi, vous vous trouverez brutalement devant la perspective... de quarante cinq années de vie professionnelle à parcourir... L’entreprise vit sur des rythmes de temps très longs, très dilués. Des temps morts succèdent à des périodes d’activité intense. « Les journées de travail sont longues et se répètent inlassablement. » Vous n’avez pas de vacances la première année (un mois seulement ensuite) ; pas de possibilités de coupure à Pâques ou l’hiver ou de modulation d’horaires. Votre vie sera coupée en deux d’un côté, votre vie professionnelle entre 9 heures le matin et 18 heures 30 le soir (temps de transport non compris) ; de l’autre, votre vie personnelle, familiale après 19 heures ou 20 heures. Vous supporterez mal cette répartition obligatoire, si vous vous mariez au moment où vous prenez votre premier emploi. Il faudra sans cesse, durant les premiers mois, rogner sur le temps que vous voulez réserver à votre femme pour le consacrer à rester au bureau ou à étudier des rapports chez vous.

Changement de statut socio économique : la conquête de l’indépendance économique, corollaire de l’entrée dans la « carrière », s’accompagne de certains devoirs et contraintes. Primo, vous avez un nouveau statut économique vous percevez un salaire régulier et du même coup vous payez des impôts ; vous changez de régime de Sécurité sociale et vous êtes inscrit à la Caisse de retraite des cadres. Secundo, vous avez des engagements à remplir envers vos supérieurs et employeurs. Vous êtes tenu de fournir le travail qui vous est demandé. Vous ne pouvez plus vous réfugier, pour justifier votre paresse, derrière des arguments fallacieux, du style « j’ai oublié mon devoir » ou « j’étais malade ce jour là ». Si vous ne faites pas votre travail, le licenciement vous menace et non un zéro pointé, comme autrefois. Tertio, vous ne pouvez plus adopter une attitude infantile chahuter ou critiquer ouvertement vos supérieurs comme vous tanciez parfois vos ex professeurs, traiter familièrement vos collègues de travail comme vos anciens camarades de faculté ou d’école, vous absenter à votre gré et sans raison. En somme, en pénétrant dans la vie adulte, vous entrez dans un réseau d’interdictions...

Changement de perspective de travail : l’argument est connu mais il faut le répéter inlassablement. Vous avez été habitué durant vos études à réfléchir abstraitement et théoriquement aux problèmes en raisonnant sur des « cas », dont tous les éléments vous étaient fournis, comme à un directeur général ou un chef de service. Cet heureux temps est bel et bien fini ! Désormais, vous n’utiliserez qu’une infime partie de vos connaissances ; vous ne pourrez plus demeurer sur les hauteurs de la généralité ; vous ne prendrez pas de décisions importantes et captivantes. En revanche, vous serez contraint de vous intéresser à des tâches parcellaires, à agir sur un faisceau de problèmes mineurs, voire fastidieux.

Vous supporterez plus ou moins bien ces changements. Votre comportement sera fonction du degré de développement psychologique que vous avez atteint au moment d’entrer dans la vie professionnelle. Certains d’entre vous, déjà bien développés, s’adapteront sans trop souffrir à ces conditions nouvelles. D’autres, moins développés, auront l’impression d’aliéner leur personnalité et souffriront de la transition. Quoi qu’il en soit, les tensions sont pour tous inévitables. Il n’existe aucun remède magique, aucune potion miracle permettant d’adoucir cette douleur ou de supprimer cette souffrance. Il faut coûte que coûte que vous la surmontiez au prix d’un effort personnel si vous voulez tirer profit, à court terme, de votre période de formation et, à plus long terme, vous placer sur la bonne piste. Voici quatre conseils qui vous permettront, non pas de mieux supporter le « choc du futur », mais de prendre un bon départ dès les premiers mois.

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